Publié le 12 Avril 2010
Il est trois heures du matin je suis réveillée, histoire de lune, de lit, de changement d’atmosphère, de fatigue, de rêve éveillé, de cauchemar déplaisant, de n’importe quoi. La tête sur un moelleux oreiller, en plénitude, au chaud, les couvertures remontées jusqu’aux yeux, j’apprécie encore pour quelques instants cet intime délicieux. Je sais que tout de monde m’attend dehors, mais je préfère ma torpeur. Tout est encore possible, pourquoi tout gâché en le confrontant trop tôt à la réalité. Je suis à la fois une exploratrice, une campagnarde du siècle dernier, un ermite sur une île déserte, un marin sur une mer déchaînée, bref je suis autre. Ca change, c’est agréable, captivant. Je peux parcourir des distances considérables, habiter des pays lointains, rencontrer des peuplades étranges, découvrir des paysages fantastiques, ressentir des émotions intenses, le reste attendra… Il sera toujours temps de découvrir les promesses de l’aube. Je déjeune rapide en écoutant France inter, les malheurs du monde m’assaillent déjà. Mais il fait beau, le printemps est presque là après les neiges de cet hiver, c’est toujours bon à prendre. Je quitte mon nid douillet pour défier les éléments, mon vélo sur l’épaule, je grimpe l’escalier, il fait encore frisquet, j’ajuste le col de mon pull pour affronter le frisson délicieux de la descente. De loin l’usine signale déjà sa présence par sa haute cheminée, un petit pincement au cœur, je continuerais bien la balade par le chemin des écoliers, mais je serais raisonnable : le portail, le garage à vélo, la blouse règlementaire et me voila transformée en ouvrière, en main d’œuvre, en agent d’exploitation, en maillon d’industrie. Autour d’un dernier café, on discute de la vie, des problèmes, des joies, du petit dernier qui a fait sa première dent, du benjamin en crise d’adolescence, des prochaines vacances, puis cela se gâte ; les nuages s’accumulent, il vaut mieux rentrer, l’horodateur n’attend pas. C’est fini nous ne sommes plus maître de nos vies, nous dépendons étroitement de l’horloge, de la technique, des uns des autres, d’un bout à l’autre de la chaîne, les commandes s’amoncèlent, le service expédition est sur les dents, la facturation dans ses bureaux de verre s’échauffe et pourtant la fermeture possible de l’usine est murmurée par tous, le chômage nous attend, la vacuité nous guette. Vivement ce soir, vivement le week-end, vivement les vacances, vivement autre chose. La remontée après la journée de travail est plus fastidieuse, comme une expiation après un incident contre-nature, jusqu’à quand pourrais-je tenir la cadence ? Je m’arrête à l’épicerie, prendre de quoi me faire une soupe, du pain, du fromage, un paquet de cigarettes, je m’assieds pour reprendre mon souffle sur le parapet qui borde la route. Capone, le chien de la voisine vient me faire ses civilités. Je salue deux ou trois quidams, qui rentrent comme moi de leur quotidien habituel. Le temps, les fleurs, les températures, le printemps, sujets banaux, anodins, consensuels, liens fragiles d’une communauté chimérique. Enfin seule, je peux contempler le panorama presque immuable de la vallée, le soleil rouge qui rattrape la terre et la lune qui prend sa relève, je voudrais me décalquer dans ce spectacle… Soudain tout proche, du ramdam, tours de clés, cris, invectives, piétinements, en alerte, en suspend, à l’affût, j’écoute, j’attends. Le cours des événements risque d’être quelque peu modifié. De l’impromptu, enfin, dans un emploi du temps insignifiant. Transmission différée. Je reprendrais le cours de ma vie plus tard. Demain arrivera toujours assez tôt.
ADESSIAS Mireille