Dès potron-minet, à l’heure où blanchît la campagne, j’ai pris trois fois ma température, j’ai fait une prise de sang en accéléré, je me suis frictionnée des pieds à la tête avec de la bétadine, j’ai lavé à l’eau de javel l’eau de mon thé, j’ai pris un cachet d’aspirine doublé de chloroquine et d’iode pour parer toute éventualité. Mon masque triple face, fabrication maison a été désinfecté méticuleusement au bleu de méthylène. Mes lunettes de soleil et de pluie à essuie glace intégré sont conformes aux normes européennes. Mes chaussures sont en polyéthylène renforcé pour sauter de rond en rond, de trait en trait, afin de respecter scrupuleusement les marques de distances réglementaires. Ah j’oubliais mes gants en bisphénol baignent dans un gel hydroalcoolique. Ouf ! Je peux enfin ouvrir précautionneusement ma porte tout en surveillant les allées-venues des voisins. Les couloirs sont étroits, les issues de secours incertaines. Je ne vais pas au carnaval de Venise, surtout pas, la promiscuité très peu pour moi. Je ne vais pas non plus faire un safari en Afrique australe. Pourtant, les risques, les dangers, les ennemis sont dehors, ils se cachent partout, on l’a dit à la tv : L’ennemi c’est l’autre. Dès le premier pas hors de mon bunker la paranoïa me guette. Même la porte de mon immeuble me semble suspecte. J’ouvre avec le coude, je referme d’un coup de pied. Je ne touche plus rien ou presque, il faut économiser même les gants. « Misère... Misère c’est toujours chez les pauvres gens que tu t'acharnes obstinément». Je suis fin prête pour passer de l’ombre des coulisses à la lumière céleste. Prendre mon élan vers mon premier bain de..... dioxyde d’azote, de PM10 et autres carbones frelatés, c’est le prix à payer pour saluer, croiser, côtoyer et même frôler quelques passants si l’envie folle m’en prenait. Pauvres quidams qui comme moi bravent vaillamment le danger et l’inconnu pour quelques brefs et distants échanges vitaux avec le reste de la planète. J’engage enfin mes premiers pas prudents sur la grande avenue de la vie. Une aventure qui pour être burlesque n’en n’est pas moins incertaine et palpitante.
Chaque époque a ses héros, certains étaient de 40, d’Indochine, d’Algérie. Cette génération sera du Covid-19. C’est moderne ! Ils ont droit eux aussi à toute la panoplie guerrière : des vaillants piou-piou en première ligne, des médailles, des morts glorieux aux champs d’honneurs, des résistants, des traitres, des fous, des renégats, des victoires, des défaites, des états majors en déroute, des capitulations et des milliers de morts et de victimes anonymes et forcément de moindre importance. Mais pour moi il restera surtout la démonstration et la confirmation de la faillite des normes prescrites par le progrès, la science, les politiques, les savants et les experts de tout poil, face à la fragilité des hommes et de la terre, confrontés aux forces inconnues et imprescriptibles de la nature. L’homme n’est-il pas aussi le produit de sa volonté, de ses choix ? Il faut alors savoir les assumer. Quant à moi j’essaye d’inter-réagir selon le précepte de Romain Rolland « le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » et c’est pas simple tous les jours.
Pour le reste je serre les dents et les fesses. Rien ne passera par moi et encore moins les particules fines et ultra fines, les poussières et autres pollutions atmosphériques qui iront se faire voir ailleurs. J’ai traversé vaillamment une épidémie, que dis-je une pandémie, c’est pas pour me faire pomper l’air par des microscopiques je ne sais quoi ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Je m’appelle Mireille, j’en suis toute chagrine, mais je n’est jamais été votre héroïne du quotidien. Le mien, n’en déplaise aux Cassandres, est pourtant digne des pionniers du Far-west.
Vous savez quoi, je viens de faire une découverte essentielle ! Non pas le vaccin, il ne faut rien exagérer tout de même : La pollution n’est pas que physique, mais aussi mentale, et je ne sais pas laquelle est la plus nocive pour la santé. Pour rester malgré tout optimiste, je finirai par le slogan martial à la mode : « Tester, tracer, isoler ».
Dis-moi pourquoi tu es mon seul problème
Dis-moi pourquoi tu es mon seul souci
On récolte la vie que l'on sème
Mais quand vient l'amour on est un peu surpris …
C’est Johnny et Sylvie qui l’ont dit en 1973
Mireille MOUTTE