Publié le 17 Août 2012
Je roule. Les paysages défilent magnifiques ou ordinaires, vallonnés, montagneux, forêts ou champs peu importe, je ne
KM
Je roule. Les paysages défilent magnifiques ou ordinaires, vallonnés, montagneux, forêts ou champs peu importe, je ne suis pas là pour les admirer mais pour rouler et aléatoirement poser mes yeux sur un décor reposant, qui pourrait d'ailleurs n'être qu'illusion. Aucune odeur ne vient titiller mes narines, ni la pluie, ni la chaleur ne m’atteignent. Je suis dans ma bulle à l'écart du reste. Je me déplace d'un point à l’autre. Le voyage se limitera au départ et à l'arrivée, entre les deux rien, un nomes-land. Ma curiosité est certes sollicitée, des enseignes suggèrent çà et là, un village escarpé, une vallée verdoyante, une falaise abrupte, un barrage vertigineux, une forêt sauvage, un château fort. Cartes postales à peine aperçues, déjà disparues, vite oubliées.
L'allure doit être maintenue à tout prix. La sacrosainte moyenne est mon guide. Je ne voyage pas je me transporte. J'ai quatre semaines de vacances il est hors de question de perdre mon temps en pérégrinations aventureuses. Mon seul but : la plage, la mer, le soleil, le farniente. Ma seule préoccupation : comment y arriver le plus vite possible, en évitant les bouchons, les ralentissements, les routes départementales et même si possibles les nationales. Tout droit, tout schuss, vers l'eldorado. La voiture ce moyen de locomotion révolutionnaire me permet de tout décider, de suivre mon bon plaisir : choix du jour, de l’heure, du trajet. Mon coffre est plein à craquer, j'ai du ravitaillement à portée de la main, je suis autonome, indépendante. Je peux tenir un siège, je m'arrêterai pour quelques impondérables et encore.
Cette liberté conquise de haute lutte a le goût exquis des joies enfantines, quelque chose de l’excitation adolescente avec au bout du bout le Bonheur. L'ivresse est de courte durée, un refroidissement subit me saisit au premier ralentissement : péage d'autoroute oblige. Rien ne m'arrêtera, rien n'entamera cette première journée de vacances. Ça y est, après une délivrance aux forceps, j’atteins enfin le saint des saints : non pas la vieille route tristounette, grise hasardeuse et malodorante du siècle dernier, mais l'Autoroute, la vraie, la seule, propre, droite, sans aspérité, sans obstacle incongru, encadrée, organisée ou la moindre difficulté est prise en charge par des panne aux lumineux qui veillent sur l'autoroutier tel des anges gardiens bienveillants.
Je roule enfin, fuite éperdue vers l'ailleurs. Le morceau d'asphalte sous mon véhicule se déplace avec moi, il m'appartient, je l’ai loué, j'en suis momentanément propriétaire. Il reste le ciel, l'air, que je ne peux ni dominer ni domestiquer, et qu'il me faudra bien subir. Des impondérables qui justement ne tardent pas à se faire pressants. Une foule bigarrée m’attend sur l'aire d’autoroute. Je ne suis pas la seule à avoir eu l'idée géniale de ce départ. La quête d'un parking est digne d'un gymkhana. La quête d'un c oin d'ombre pour pique-niquer a quelque chose de la guerre des tranchées, la queue aux toilettes, la queue au robinet d'eau, la queue à l'essence, et enfin la hâte de partir vite vite de cette concentration inhumaine. Cauchemar dantesque d’individualisme forcené transformé en grouillement anonyme. Collection non exhaustive mais très représentative du genre humain. Je m’évade, je fuis, je reprends la route. Circulation dense, « Ralentissez, bouchon de 15 Km vers l’A7 » me prévient le garde chiourme de l’autostrade, insensible à mon désarroi. Je cours toujours après le temps.
Les kilomètres qu’il me reste à faire sont autant d’obstacles à franchir. L’horloge est devenue mon ennemie intime ou mon gourou suivant mon état d’âme. La fatigue aidant, mon beau rêve a pris un petit coup dans l'aile. Mais le problème c'est les autres, moi ça va. La route est encore là infinie, magnifique. Grisée par la vitesse, elle saura calmer mes inquiétudes, mes angoisses, mon chagrin de ne pas être la seule amoureuse de cette voie céleste exigeante et fascinante où roulent nos besoins d'autre part, pied au plancher du joug quotidien. Je me perds alors dans la multitude, je me dilue dans le flot commun. Je ne suis plus qu’un numéro d’immatriculation parmi d’autres. Espionnée par des caméras invisibles, surveillée, contrôlée en permanence par des milliers d’yeux inquisiteurs. Prisonnière volontaire. Rançonnée par habitude.
Le voyage n'est plus. Il a changé de camp il s’est transformé en difficultés, en barrages successifs, en courses éperdues contre le temps, fatigue et déception pour les uns, filon pour les autres. Le temps, l'espace, les moyens gagnés depuis des décennies ont été bradés aux marchands, aux businessmans sans vergogne, qui ont détourné le voyage à leur seul profit pour canaliser nos envies d’expéditions, de découvertes, de liberté vers leur bourse obséquieuse, leur CAG 40 tyrannique. Spoliés, détournés, trompés, abusés, volés. Il n’y a malheureusement plus de Robin des Bois pour nous restituer le charme du voyage d’antan, qui prenait son temps, musardé çà et là. Mais l'illusion à un prix qu'il faut aussi savoir négocier.
Saignon 15 août 2012
uis pas là pour les admirer mais pour rouler et aléatoirement poser mes yeux sur un décor reposant, qui pourrait d'ailleurs n'être qu'illusion. Aucune odeur ne vient titiller mes narines, ni la pluie, ni la chaleur ne m’atteignent. Je suis dans ma bulle à l'écart du reste. Je me déplace d'un point à l’autre. Le voyage se limitera au départ et à l'arrivée, entre les deux rien, un nomes-land. Ma curiosité est certes sollicitée, des enseignes suggèrent çà et là, un village escarpé, une vallée verdoyante, une falaise abrupte, un barrage vertigineux, une forêt sauvage, un château fort. Cartes postales à peine aperçues, déjà disparues, vite oubliées. L'allure doit être maintenue à tout prix. La sacrosainte moyenne est mon guide. Je ne voyage pas je me transporte. J'ai quatre semaines de vacances il est hors de question de perdre mon temps en pérégrinations aventureuses. Mon seul but : la plage, la mer, le soleil, le farniente. Ma seule préoccupation: comment y arriver le plus vite possible, en évitant les bouchons, les ralentissements, les routes départementales et même si possibles les nationales. Tout droit, tout schuss, vers l'eldorado. La voiture ce moyen de locomotion révolutionnaire me permet de tout décider, de suivre mon bon plaisir : choix du jour, de l’heure, du trajet. Mon coffre est plein à craquer, j'ai du ravitaillement à portée de la main, je suis autonome, indépendante. Je peux tenir un siège, je m'arrêterai pour quelques impondérables et encore. Cette liberté conquise de haute lutte a le goût exquis des joies enfantines, quelque chose de l’excitation adolescente avec au bout du bout le Bonheur. L'ivresse est de courte durée, un refroidissement subit me saisit au premier ralentissement : péage d'autoroute oblige. Rien ne m'arrêtera, rien n'entamera cette première journée de vacances. Ça y est, après une délivrance aux forceps, j’atteins enfin le saint des saints : non pas la vieille route tristounette, grise hasardeuse et malodorante du siècle dernier, mais l'Autoroute, la vraie, la seule, propre, droite, sans aspérité, sans obstacle incongru, encadrée, organisée ou la moindre difficulté est prise en charge par des panneaux lumineux qui veillent sur l'autoroutier tel des anges gardiens bienveillants. Je roule enfin, fuite éperdue vers l'ailleurs. Le morceau d'asphalte sous mon véhicule se déplace avec moi, il m'appartient, je l’ai loué, j'en suis momentanément propriétaire. Il reste le ciel, l'air, que je ne peux ni dominer ni domestiquer, et qu'il me faudra bien subir. Des impondérables qui justement ne tardent pas à se faire pressants. Une foule bigarrée m’attend sur l'aire d’autoroute. Je ne suis pas la seule à avoir eu l'idée géniale de ce départ. La quête d'un parking est digne d'un gymkhana. La quête d'un coin d'ombre pour pique-niquer a quelque chose de la guerre des tranchées, la queue aux toilettes, la queue au robinet d'eau, la queue à l'essence, et enfin la hâte de partir vite vite de cette concentration inhumaine. Cauchemar dantesque d’individualisme forcené transformé en grouillement anonyme. Collection non exhaustive mais très représentative du genre humain. Je m’évade, je fuis, je reprends la route. Circulation dense, « Ralentissez, bouchon de 15 Km vers l’A7 » me prévient le garde chiourme de l’autostrade, insensible à mon désarroi. Je cours toujours après le temps. Les kilomètres qu’il me reste à faire sont autant d’obstacles à franchir. L’horloge est devenue mon ennemie intime ou mon gourou suivant mon état d’âme. La fatigue aidant, mon beau rêve a pris un petit coup dans l'aile. Mais le problème c'est les autres, moi ça va. La route est encore là infinie, magnifique. Grisée par la vitesse, elle saura calmer mes inquiétudes, mes angoisses, mon chagrin de ne pas être la seule amoureuse de cette voie céleste exigeante et fascinante où roulent nos besoins d'autre part, pied au plancher du joug quotidien. Je me perds alors dans la multitude, je me dilue dans le flot commun. Je ne suis plus qu’un numéro d’immatriculation parmi d’autres. Espionnée par des caméras invisibles, surveillée, contrôlée en permanence par des milliers d’yeux inquisiteurs. Prisonnière volontaire. Rançonnée par habitude. Le voyage n'est plus. Il a changé de camp il s’est transformé en difficultés, en barrages successifs, en courses éperdues contre le temps, fatigue et déception pour les uns, filon pour les autres. Le temps, l'espace, les moyens gagnés depuis des décennies ont été bradés aux marchands, aux businessmans sans vergogne, qui ont détourné le voyage à leur seul profit pour canaliser nos envies d’expéditions, de découvertes, de liberté vers leur bourse obséquieuse, leur CAG 40 tyrannique. Spoliés, détournés, trompés, abusés, volés. Il n’y a malheureusement plus de Robin des Bois pour nous restituer le charme du voyage d’antan, qui prenait son temps, musardé çà et là. L'illusion à un prix qu'il faut aussi savoir négocier. Saignon 15 août 2012