Publié le 18 Mars 2016

LA CHASSE

«Demain on se lève tôt, on part à la chasse» C’est avec ce sésame que mon père nous annonçait une journée exaltante dans la nature à se prendre pour les trappeurs de l'Alaska. Il fallait en tout premier lieu préparer nos affaires pour gagner du temps le lendemain matin. Le fusil, la gibecière, la cartouchière avec les cartouches préparées par mon père dans la semaine, étaient déjà accrochés au porte-manteaux. Il fallait prévoir des habits chauds : pantalon de velours, sous-pull, spécial chasse à manches longues, chandail en laine, chaussettes, bonnet, écharpe, les pataugas, une parka pour moi et la fameuse "canadienne» pour mon père. Après c’était la biasse qu’il fallait remplir : une boîte de pâté, un saucisson, 2 tomes de chèvre, des œufs durs, du pain, des pommes, quelques noix, deux gourdes et une barre de chocolat ou de pâte de fruit pour moi (Oui, Je sais l'équilibre diététique n'était pas notre souci prioritaire à l'époque). Cette préparation déjà faisait partie du plaisir de la chasse. Elle changeait du train-train quotidien. Elle me faisait rentrer de plein pied dans le monde des adultes, ses mystères, ses plaisirs, ses lois. Mon chien, Black avait lui aussi tout compris et frétillait de la queue à n’en plus finir. Je m’endormais exaltée, la tête pleine de rêves. Puis, dans la nuit même, mon père me réveillait. «Prépare-toi, ne fais pas de bruit, tout le monde dort encore»

La journée commençait sous les meilleurs auspices. La complicité avec mon père était totale, j’étais son égal. J’étais presque devenue adulte dans la nuit. Je participais à un rite immuable initiatique. Fin prêts, nous prenions la route en silence, recueillis, savourant pleinement le privilège d’être seuls à admirer les premières lueurs de l’aube. Après une demi-heure de marche nous arrivions enfin sur le plateau des Claparetes, tout le Luberon était alors notre territoire de chasse, une immensité ! Mon père marchait devant, le chien à ses côtés, le fusil encore sur l’épaule, la biasse en bandoulière, moi quelques pas derrière avec la gibecière encore vide, sans bruit. Les chemins étaient multiples, ils grimpaient tous assez raides vers le Mourre Negre, le sommet du Luberon à plus de 1000 mètres d’altitude. Le silence nous entourait, même les oiseaux dormaient encore. Le chien commençait à farfouiller par ci par là, mon père le calmait vite d’un geste de la main, il n’était pas encore temps. Il fallait s’enfoncer un peu plus dans le maquis, quitter les sentiers et le monde civilisé. Il avait ses coins favoris, du côté de La Charbonnière une ferme abandonnée depuis belle lurette, en pleine nature, qui avait encore quelques murs et une partie de son toit. Nous nous étions souvent abrités de la pluie dans la bergerie voûtée au sous-sol. Quelques instants de recueillement devant le panorama magnifique et le soleil qui pointait à peine ses rayons pour nous illuminer. Une ultime mise en scène, une dernière mise en condition. La traque pouvait alors commencer, à l’écoute du moindre bruit, à l’affut de la moindre trace dans les fourrés, dans la glaise. Je trouvais mon père magnifique, il semblait tout connaître de l’art de la chasse. C’était le maître, l’initiateur. Attentive, je l’écoutais, je le regardais faire comme jamais auparavant. «Regarde ! le passage d’un lapin», «Écoute ce bruissement sourd, sûrement un sanglier», «Chut ! ..tu entends ?»...J’aimais cette communion entre nous et la nature. Je n’ai jamais ressenti le moindre remord à chasser du gibier. Sans doute un vieil atavisme, qui remonte à la préhistoire. Chez nous tout le monde chassait, depuis des générations, c'était naturel, dans l'ordre des choses. La traque, la recherche de traces, la barule dans la garrigue, dans des clapas escarpés à la poursuite d'un hypothétique gibier étaient un plaisir, intense, riche en émotion. Une sorte de grand jeu de piste pour adultes. Quand la faim et la fatigue commençaient à nous tenailler on cherchait un coin au soleil abrité du vent pour pique-niquer. On dénouait le torchon pour étaler nos victuailles, mon père ouvrait son opinel, découpait de grandes tranches de pain et nous dévorions avec appétit nos provisions. Le chien grappillait quelques douceurs, des félicitations ou des mises en garde. Tout avait le goût sans égal de l’aventure.

Nous revenions à la maison en début d’après-midi, tout mouillés, crottés, égratignés, fatigués, souvent bredouilles et quelquefois sans avoir tirer un seul coup de feu. Là n’était pas l’essentiel. Nous avions parcouru notre territoire, vérifié que tout était en place. Le gibier était bien là, mais plus malin que nous. Nous avions, toute une matinée, sur le qui-vive, tous nos sens en éveil : Vu, aperçu, entendu, surpris, senti, surveillé, observé, vibré, espéré. Nous nous étions imprégnés sans retenue de toute cette vie, enivrés "à plus soif' de cette nature à l’état pur : La terre, le ciel, les pierres, les bois, les sentiers, les fourrés impénétrables, la furtive sauvagine. Nous gardions, comme un secret, le souvenir de ces instants magiques. Tout était, alors, pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Saignon Mars 2016

Mireille MOUTTE

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0