Partir

Publié le 1 Mai 2013

Echange.jpg

 

 

Je pars oh! pas loin, mais je pars. Je prends la route d'Eguilles, en douce, comme on fait l'école buissonnière, pendant que les autres travaillent. Comme un zeste de volupté, d'interdit... La route est libre, peu de circulation. Je prends mon élan pour la montagne. Les panneaux d'interdiction, d'autorisation, d'obligation, les feux, les ralentisseurs et autres gêneurs ne me concernent plus, ce sont de simples scories de civilisation que je vais semer tout au long de la route. Déjà à Eguilles je sens bien que le premier pas est fait. Après le rond-point surveillé par la madone, après le premier virage serré entre deux maisons, l'aventure commence. Je vais rejoindre par une départementale discrète la nationale 7 que je traverse furtivement, sans me faire remarquer. Je m'évade par un de ces chemins de traverse que j'affectionne. Me voilà en route pour la première étape : Rognes, petit village vigneron que je ne fais qu'effleurer en passant devant la cave coopérative. Je contourne ensuite la retenue d'eau de la ville de Marseille. De lac elle n'a que le calme des eaux dormantes, l'infrastructure est là pour enlever tout romantisme à l'affaire. Mais peu m’importe, dans un pays sec, en manque d''eau, elle mérite le nom de lac. Je me rapproche peu à peu de la frontière : la Durance, qui cherche son lit parmi ses alluvions. Domestiquée, canalisée, elle n’apporte plus sa richesse par ses débordements légendaires. Elle est calme comme une vieille femme qui a brûlé sa jeunesse et se retrouve aujourd'hui seule dans un lit trop grand pour elle. J'arrive à Cadenet où les nombreux travaux détournent régulièrement le voyageur du droit chemin. Je salue au passage l'enfant du pays, son héros, le tambour d'Arcole. Après cette traversée historique mais difficile, je m'élance vers Lourmarin, village châtelain, blotti au pied du luberon, porte d'entrée hautaine de la célèbre combe qui porte le même nom. Je suis au cœur du massif du Luberon.

 

 

Je longe maintenant le cours d'eau fluctuant de l'Aiguebrun. Calme et timide par beau temps, il disparaît à l'improviste pour réapparaître quelques mètres plus loin, mais peut se transformer en torrent impétueux à la moindre pluie conséquente. La route est étroite, tout en lacets, crochets, épingles à cheveux, rochers en surplomb, éboulis, falaises vertigineuses, parapets, poteaux, obstacles divers et variés, qui donnent un certain charme à l'aventure. Tout est là pour freiner notre ardeur, pour briser notre élan, pour retarder notre arrivée, pour mettre à l'épreuve notre patience. Peu de lignes droites. Il fait mauvais être derrière un engin qui se traîne. Le doublement est périlleux, hasardeux, déconseillé, sauf aux sportifs en moto qui prennent tous les risques. Ce n'est pas la route de la soie, nous n'allons pas faire escale à Samarcande. Mais toute l'intensité du voyage est là. Cette vieille bâtisse, par exemple, avec son pont sur le ruisseau, entourée de dépendances en ruines avec sa haute cheminée d'usine, au milieu de nulle part. Etait-elle un relais de poste, une auberge, une distillerie ou un caravansérail cachant sa Shéhérazade ?...Nous allons de découverte en découverte. C'est notre Paris-Dakar à nous. Les sens en éveils, les yeux fixés sur le prochain virage, vers l'inconnu, les mains crispées sur le volant, le pied hésitant entre frein et accélérateur, prête à toute extrémité, anxieuse de découvrir enfin l'arrivée : le pont des Vaudois et la route de Bonnieux qui clôture en apothéose cette exaltante traversée. Après cette épreuve qui a sollicité toute mon énergie, un sentiment de victoire m’envahit, J'ai encore une fois vaincu la célèbre Combe de Lourmarin, tel tartarin de Tarascon, je n'en peux plus de suffisance. Je m'arrache enfin des gorges obscures et m'élance vers le col du Pointu, vers le soleil, un jeu d'enfant. J'en connais tous les méandres, toutes les fantaisies, tous les aspects.

 

Enfin, j'arrive chez moi, à droite au sommet. La route des Claparèdes m'accueille. Passage magique, ancestral. Mes terres de chaque côté : chênes, pierres, lavandes, pierres, lavandes, chênes, avec la douceur des monts du Luberon au sud, le Ventoux, géant de Provence au nord, une allée bienveillante avec en toile de fond les Alpes enneigées. Excusez du peu. Je m'envolerai presque. Après ça plus rien ne me surprend, plus rien ne m'étonne. Peu de paysages m'émeuvent autant. Je me retrouve. L'émerveillement, le bonheur toujours de retrouver son paysage en place, Mon païs, immuable, éternel, enraciné dans son histoire. En attente, pressé de partager avec moi ses secrets, sa beauté sauvage. Un retour dans le giron originel jusqu'aux entrailles de ma terre. Au cœur de ma substantielle moëlle, ma force, mon optimisme forcené, mon envie viscérale de vivre, ma certitude contre le doute. Le reste pourrait n'être que routine, descente tranquille, tout en douceur, en roue libre, mais il y a en cours de route un ralentissement inéluctable.Au fameux virage au dessus de Valsorgue, se dévoile soudain l'ultime panorama, le sublime rocher de Saignon et son village accroché à ses basques, vaisseau de pierre aux voiles d'azur toujours en partance, toujours arrimé, toujours là. Pareille vision existe également en venant d'Avignon. Enfants, avec mon oncle Lucien, nous attendions avec impatience sa brusque révélation au détour du chemin, le point était précis, il fallait beaucoup d'attention pour ne pas le manquer, le premier à signaler sa présence gardait avec bonheur et pour toutes les vacances, les prémices de ces retrouvailles comme un trésor. Saignon et son plateau des Claparèdes, berceau d'une enfance préservée farouche et indomptée, ivre de vagabondage, de découverte, d'expérience. La nostalgie me revient comme les dernières volutes de ma dernière cigarette. Je ne serais jamais plus une petite fille insouciante. Je ne serais jamais la pin-up des magazines. Je ne serais jamais Picasso, Mozart, Angéla Davis...Je ne ferais jamais l’ascension du K2. Je ne traverserais jamais l'océan à la nage. Je ne ferai plus le tour du monde en 80 jours. Je ne découvrirai sans doute jamais la Patagonie. Je ne serais pas wonderwomen.. Je ne serais jamais le dalai lama. Je ne décrocherai jamais la lune.. Il y a un tas de chose que je ne serais pas, que je ne ferai jamais. Je m'y suis faite dans la douleur, mais je m'y suis faite. Avec la maturité on doit savoir peu à peu lâcher prise. Puisqu'il le faut, j'accepte, je renonce. Il reste tout de même un point sur lequel je serai intraitable : Je refuse définitivement de continuer à vieillir, de m’étioler, de me faner, de me dessécher sur pied, de partir peu à peu en déliquescence. Je dois avant cette incontournable fatalité trouver la sérénité, la plénitude, la sagesse, le calme avant la tempête. J'essaye avec acharnement et persévérance. Je tâtonne, je me trompe, je divague beaucoup, malgré ma bonne volonté. Je compte beaucoup trop sur la glorieuse incertitude du hasard, sur une hypothétique complète osmose avec la nature et un temps dévolu, certain et indéfini pour arriver à l'accomplissement de cette tâche difficile. Pour toutes ces raisons il est urgent que je retrouve mon pays de cocagne. Que je retourne chez moi. Que j'occupe mon espace. Que je sente cette puissance vitale m'envahir. Je veux m'y fondre, m'y noyer, m'y perdre. Faire partie intégrale du lieu. J 'arrive. J'arrive.. Chantez cigales, volez oiseaux, frémissez futaies. Les trois coups sont frappés : Le spectacle peut commencer.

                                                                                  Mireille MOUTTE

                                                                                  Saignon le 18 avril 2013

Rédigé par ab irato

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Génial et superbe description de la Provence.<br /> Il faut continuer et en faire un livre.
Répondre