Seuil

Publié le 20 Mai 2011

 

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Depuis bientôt deux heures je marche dans cette bouillasse, de la neige jusqu’aux mollets. Le premier moment d’émerveillement a fait place au découragement.  Flûte, flûte, toujours pas de cabane en vue ?  Il faut absolument que je trouve un abri avant la nuit. Le paysage est magnifique, mais j’avoue que je m’en fous, je suis épuisée et le je ne sais pas dans quel état je vais trouver mon prochain lieu de villégiature, je me méfie des racontars des uns et des autres, des parties de chasse, des rendez-vous galants, des beuveries... J’espère que je ne me suis pas trompée à l’embranchement de la route, je ne compte pas revenir en arrière....  Chargée comme un baudet  je souffre, je souffle, je m’énerve ce qui n’arrange rien. Voilà le ruisseau, première bonne pioche, le plan semble fiable, je ne devrais plus être loin. Je dérange une neige immaculée, un paysage tranquille, sans bruit, sans vie apparente si ce n’est les empreintes  minuscules d’oiseaux semées de ci de là. J’ai la tête qui tourne à vide, incapable de profiter de cette liberté tant rêvée. La dure réalité me rattrape, il faut trouver à manger, à dormir, à se déplacer ce n’est pas aussi simple qu’il paraissait. Mon rêve est rattrapé par la réalité. Je déconne, tout vaux mieux que le statut quo, l’incertitude, l’immobilisme, l’enfermement. La montée dans les rochers semblait plus facile, moins de neige, mais plus de dénivelé et  l’escalade n’a jamais été mon fort à cause du vertige. Au dessus de moi, comme pour me narguer, un temps magnifique, peu de nuage, un ciel bleu marine avec la neige blanche et les sapins verts, une véritable pub pour skieur de fond, mais ce n’est pas mon cas.  Derrière la colline, au bout de la forêt, après les rochers,  c’est le leitmotiv de la montagne. Toujours aller plus loin, plus haut,  pour voir ce qui se cache derrière l’horizon immédiat, l’espoir toujours renouvelé d’un ailleurs obligatoirement meilleur parce que caché. Aujourd’hui l’adret confirme l’ubac.... De la neige, encore de la neige, des arbres, quelques rochers et moi comme un intrus, comme une épine dans la chair, rien de naturel dans ma présence. Je bouleverse un ordre   immatériel, insaisissable  où je n’ai pas ma place.  J’ai l’impression de violer un espace de vie privée. En ma présence tout se fige, tout se glace, dans l’attente de mon passage. Le minéral, le végétal, ces compagnons de route ne m’accompagnent pas, mais me surveillent, freinent mon avancée, bouchent l’horizon, inventent mille obstacles pour m’empêcher de progresser. Ca y est le soleil est passé derrière les sapins, la température baisse sensiblement, mais je suis loin d’avoir froid, grâce à l’effort soutenu de ma marche forcée. Je transpire, je sue, je suis en nage. Jusqu’à quand ?

 

 

Toujours pas de cabane, il est grand temps de trouver un abri pour la nuit, mais où dans ce désert blanc. Il faut me rendre à la dure réalité et me préparer à passer la nuit dehors, perspective très peu séduisante après cette marche épuisante. Enfin un lieu me semble propice entre deux rochers, qui me feront un semblant de protection. Mais faute de mieux...Avec quelques branches de sapins pour m’isoler du froid et un bon feu,il faudra bien faire avec. Première nécessité ramasser du bois sec pour entretenir le feu toute la nuit si possible. J’aimais tellement faire des cabanes dans ma jeunesse, cela ne devrait pas poser de grosses difficultés. Enlever le plus possible de neige, étaler des aiguilles de sapin pour me faire un matelas moelleux, trois grosses branches coincées entre les deux rochers comme toit et quelques branches supplémentaires par dessus comme protection illusoire. Il était  grand temps, la pleine lune est là, et même si elle éclaire tel un phare, je ne suis pas mécontente d’avoir fini mon installation. Le feu prend très vite sur un lit de petit bois. Je vais pouvoir faire chauffer ma première pitance, une boite de cassoulet qui me tiendra bien l’estomac que j’ai dans les talons. J’avoue avoir  quelque anxiété à m’abandonner au sommeil au milieu de l’inconnu, au centre de nulle part. Mais je suis tellement épuisée que ces quelques angoisses ne devraient pas m’empêcher bien longtemps de dormir. Les premières étoiles me réconfortent, m’apaisent. Je reconnais leur configuration, la grande ourse, la balance . Je ne suis plus en pays complètement étranger. Le froid très vil du petite matin me réveille, tout est glacé autour de moi. Mon feu est éteint bien sûr, je ne l’ai pas entretenu assez longtemps, il ne reste que quelque braises coincées sous une grosse bûche à peine entamée que je fais difficilement repartir. Pour me chauffer, une tasse de thé, luxe suprême en ces temps difficiles. Le ciel s’est couvert, un brouillard diffus s’accroche au sommet des arbres. Il faut rapidement me mettre en marche, pour ne pas être changée en statut de  glace. Le brouillard m’inquiète, déjà le parcours n’était pas facile, la recherche du moindre indice dans ce brouillard ne vas pas améliorer les choses, il  ne manquerait plus qu’il neige pour clôturer le tout en beauté.

 

Courage, les jambes semblent bien vouloir se remettre en route. Mon bardas sur le dos,  je lance un dernier regard de reconnaissance à cet abri improvisé et je repars vers le nord, avec l’espoir de trouver rapidement mon prochain refuge. J’ai l’ardeur des pionniers, la ténacité des trappeurs, le moral au beau fixe, l’imagination florissante. Tout va bien. Je vais m’en sortir, ce n’est qu’une difficulté passagère. Selon les conseils éclairés des amis, il faut faire le dos rond et attendre que cela passe. D’ailleurs c’est exactement  ce que je vais faire ces prochaines semaines. Une sorte de retraite, une parenthèse bucolique, une confrontation avec la nature, la solitude, le silence, le vide.  Un programme digne d’un moine trappiste, sans la foi qui paraît-il peu soulever des montagnes. Ce qui serait bien utile aujourd’hui ! 

 

Je suis quelque peu engourdie, la reprise est plus difficile que prévue, heureusement la neige gelée en surface rend la marche moins pénible. Encore une montée, encore une descente, le froid est vif, tout est figé. Je rêve d’un feu de cheminée, d’un bon vieux fauteuil moelleux, d’un grog fumant, d’un roman haletant... Il faut que je me reprenne il n’est pas temps de rêvé. Un pied devant l’autre, un mètre après l’autre, avancer, encore et encore, sans trop gamberger, sans trop réfléchir. La tête uniquement préoccupée à faire fonctionner efficacement la machine. Enfin il me semble entrevoir entre les arbres un semblant de cabane. Eperdue, heureuse, j’accélère le pas vers cet eldorado tant espéré. Soudain, je m’arrête net, mon coeur s’emballe, s’accélère, une fumée sort de la cheminée. Après la surprise, l’étonnement, la déconvenue, la perplexité : personne ne devait être là. Le cerveau tourne à toute allure, que faire ?  M’avancer ? Aller  voir ? surprendre l’intrus ? Demander des explications ? Après moult tergiversations je décide prosaïquement d’attendre, de surveiller, ami ou ennemi ? Cette dernière péripétie me coupe les jambes, la fatigue de ces derniers jours m’envahie, une chape de plomb me tombe sur les épaules. Si je dois attendre, j’espère que ce sera bref, je ne me vois pas immobilisée pendant des heures sous ce froid intense.

A suivre....

Rédigé par ab irato

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M
<br /> très bien décri, on s'y croirait presque!!<br /> <br /> <br />
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