Publié le 26 Janvier 2012

03.2006

Je suis fatiguée de suivre la troupe, je les laisse filer. Je n’ai  plus envie de discuter, d’écouter, j’ai envie de me retrouver seule, d’attendre autre chose. Je redeviens sauvage. La compagnie de mes semblables ne m’intéresse plus. On m’appelle, il faut suivre. Qu’est-ce que je fais là ?  Je n’ai rien à faire avec ces gens. Je n’échange avec eux que des banalités à faire pleurer, que du superficiel, que de l’inconséquent, mais suis-je capable d’autre chose ?  Je n’ai pas tellement envie d’aller plus loin, et puis aller où ?  Le besoin de se  protéger, la peur de l’incompréhension, des complications qui s’en suivent immanquablement, la fatigue devant l’effort à fournir que je sens inutile. La vieillesse me joue des tours. Les obligations de la vie m’indisposent de plus en plus. Je ne me sens en cohésion avec rien. Pourtant j’ai connu la ferveur de l’échange, la satisfaction d’une communauté d’idée,   la fraternité du partage. Mais je savais déjà qu’il ne s’agissait que de moments fugaces où chacun se transcende dans une ivresse commune passagère.

Les mots « ce n’est pas juste », « je n’ai pas mérité ça » « pourquoi moi ? » « C’est incompréhensible ! » « C’est  inimaginable ! »  m’indisposent au plus haut point. Il est complètement fallacieux de croire qu’il y a une explication logique aux incohérences des choses.  Il faut sans autre possibilité prendre la vie comme elle vient, sans espérer  autre chose que ce qu’elle peut donner jour après jour, le bon, le moins bon et quelquefois le carrément mauvais. Sans explication rationnelle ou spirituelle  Nous ne pouvons agir qu’à la marge, dans des choix contingents dont nous comprenons  et subissons souvent les conséquences que longtemps après ... Avec l’espoir chevillé au corps d’esquiver encore une fois les plus grosses gouttes.

 

Je comprends de mieux en mieux la désespérance du monde, sa brutalité, sa violence, son désordre, puisque rien n’est cohérent, pourquoi chercher à s’inscrire dans un schéma préétabli, pourquoi se plier à un ordre illégitime, mais existe-t-il un ordre légitime ? A une directive qui ne nous convient pas, dont nous ne tirons pas le profit espéré. Modèle, que  nous savons  aujourd’hui  reposer sur aucune base rationnelle, si ce n’est  celle de faire survivre, de reproduire  le même prototype indéfiniment. Pourquoi jouer le jeu ? La jeunesse est là, impérative, les Hommes de pouvoir veulent le pouvoir, la plèbe populaire veut  sa part du gâteau et tous veulent prioritairement profiter au maximum des possibilités du jour point. En tuant le peut-être, le réalisme philosophique a annihilé l’espoir dans un avenir, dans un ailleurs meilleur,  a fait de maintenant la valeur essentielle, avec sa face négative : le tout, tout de suite par n’importe quel moyen à n’importe quel prix. Malheureusement le maintenant n’est pas la panacée universelle du bonheur pour tous : Il y a tous les éclopés de la vie qui ont besoin eux de passer à autre chose. D’où confusion, désordre et incompréhension croissantes entre les divers protagonistes, (les jeunes, les vieux, les étrangers, les riches, les pauvres, les ouvriers, les patrons, les possédants, les laissés pour compte…). Ce précepte a également consciencieusement scié la branche sur laquelle était construite toute une organisation  de vie, archaïque, mais qui avait fait ses preuves durant des siècles pour soumettre les peuples et conjurer  la question cruciale : Pourquoi certains auraient tout et d’autres rien ? Qui peut croire encore qu’il y a là un ordre de droit divin, établi, immuable. Que les derniers seront les premiers, que Dieu reconnaîtra les siens, que le bien mal acquis ne profite jamais, que le monde est une vallée de larmes avec son bonheur dans l’au-delà et autre fadaises dont nous nous sommes laissés avec complaisance bourrer le crâne depuis des générations. Dieu est mort et avec lui l’explication facile et  trompeuse du monde. Le communisme est mort et avec lui l’espoir naïf d’un monde meilleur. Je ne regrette pas cet aveuglement de bête de somme, mais je ne peux m’empêcher de constater le vide et les dégâts qui s’en suivent.  Nous ne trouvons plus rien de logique dans l’état du monde. Nous ne savons plus vers quoi ou qui nous tourner, la remise en cause est permanente, la suspicion de règle, nous ne voulons plus de modèle sur piédestal, car nous connaissons mieux aujourd’hui les dédales de l’esprit, les méandres de la pensée, la complexité des personnalités, nous nous méfions des idéologies et surtout des idéologues. Mais l’individualisme à outrance peut-il nous faire vivre ensemble ? Pour l’instant nous sommes en jachère, nous avons tous notre part de vérité, mais nous n’arrivons plus à en faire un cheminement commun. Cela pourrait devenir une évolution positive, une époque charnière où le vieux monde est remis à plat, où tout est possible, tout recommence autrement. « Du passé faisons table rase ». De la discussion, de l’échange, de la réflexion, des études, des explications, des affirmations, des polémiques, des invectives, des débats en veux-tu en voilà. Que va-t-il sortir du chapeau : Marine LE PEN ? Pour essayer autre chose, pour voir, par désespoir,  par ignorance, par appartenance idéologique. Les vieilles chimères ont décidément la vie dure, trois petits tours et puis les revoici, les revoilà. Rien de bien nouveau dans tout ça, des vieilles recettes remises au goût du jour, enrobées de sucre pour cacher l’amertume. Aucune invention, aucune transcendance pour s’exalter tant soit peu, aucun projet n’anime vraiment le landernau politique, de simples touches de pastel pour conserver à tout prix l’ordre « parfait » de l’économie de marché. Quelques velléités réformistes,  de la morale à tous les étages. Bref, un encéphalogramme plat.

 

L’information s’est mondialisée et avec la culture accessible d’un clic nous avons découvert un monde infiniment complexe qui demande analyse, prospection, introspection investigation qui exige d’avoir les clefs d’une culture que sont loin d’avoir la vox populi et qu’on se garde bien de leur rendre plus facilement accessible.  L’école de la république mise en coupe claire, fait ce qu’elle peut, mais l’héritage social est un bagage beaucoup mieux adapté à sa diffusion.  La réflexion est mère de révolution. Il faut donc anesthésier le peuple. D’où une information, formation télévisuelle indigente et même coupable où le marché fait là aussi son office dégradant. Une théorie de l’urgence avec une précipitation continuelle dans l’émotionnel.  Une perte de plus en plus tangible de contrôle  par le peuple (le parlement)  des décisions politiques qui favorise une démocratie de façade et une oligarchie en toute puissance. Comment mettre en œuvre la justice sociale en partageant des richesses détenues principalement par ceux qui contrôlent le pouvoir politique ?

 

Bon me voilà, malgré tout, bien loin des sentiers balisés. Pourtant le sentier est là,  il grimpe à travers la garrigue, avec ses aiguiers cachés au-dessus de St Saturnin, en plein soleil, la colline blanche grillée avec ses cigales en concert. On s’arrête pour attendre les retardataires, on boit un coup, on souffle, on s’éponge, l’effort comme exaltation de subterfuge. J’ai mal aux pieds. Enfin un petit coin tranquille et ombragé près d’un aiguier pour déjeuner. Il est magnifique, creusé dans la roche, protégé par une borie avec des rigoles taillées dans le roc pour récolter l’eau de pluie. L’imagination et le travail de l’homme pour sa survie sont phénoménaux. Je me demande toujours pourquoi il s’est installé dans des environnements si peu propices à son confort, à sa prospérité et ça dans le monde entier, dans des déserts, sur les plus hauts sommets, à flanc de montagne, près de marécages, en zone sismique, près de deltas inondables…  On s’émerveille devant la créativité, l’inventivité, la pugnacité de l’homme sans plus penser à la somme de souffrances  que de tels travaux ont occasionnée,  à l’exigence, à la contrainte qu’ils impliquent, aux vies sacrifiées à tels territoires,  à telles  architectures, cathédrales, châteaux ou pyramides édifiés  le plus souvent pour   l’immortalité de celui qui l’a voulue, portés des siècles plus tard à l’admiration béate de touristes  devant le « génie humain ». Dérisoire de nos vies dérisoires.

                                                                     Mireille MOUTTE

 

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 15 Décembre 2011

Saignon_1254.JPGGilbert est parti au Paradis des hommes justes, il sera dans nos coeurs à jamais. Une vie de fidélité à ses idéaux. Une volonté de croire à l’intelligence de l’homme, à  sa capacité à faire évoluer le monde, à lutter  sans cesse pour un avenir meilleur et à transformer son égoïsme naturel en une solidarité lumineuse. 

 

Gilbert avec sa lucidité sans complaisance aimait la vie, aimait les hommes,  aimait l’amitié, le partage. Il a participé pleinement au grand chamboulement qui a accompagné toute son existence. La politique au centre de son combat avait  la difficile tâche de défendre, de faire évoluer le bien commun au service de l’épanouissement personnel.  Il était fier d’être parti de rien, fils de paysan, élevé à l’école républicaine. La certitude que ses valeurs venaient de là, de ce terreau fertile proche de la terre, proche des réalités  essentielles, conscient de sa chance et des devoirs qu’elle impliquait : la nécessité de faire accéder le plus grand nombre à l’éducation, à la connaissance, sans parti pris, sans dogmatisme. A l’écoute de tous, des différences, des contraires, des complémentarités. 

 

 

Le cycle de la vie continuera sans lui,  des expériences se feront, des vies s’ébaucheront, d’autres  se termineront. La révolution permanente  elle est là aussi. «L’avenir, l’avenir ouvre ses ailes bleues, faudra t’il en mourir ou bien n’est ce qu’un jeu». Il faudra en mourir c’est sûr, mais il peut s’agir d’un jeu également, d’un jeu de cache-cache, d’un jeu de courte paille, d’un jeu de hasard, d’un jeu de vie.

 

L’amitié heureusement est toujours là, une goutte d’espoir dans ce monde de brutes, et même si elle est démunie face au chagrin de la perte, elle est là à essayer de vous réchauffer un peu de l’intérieur, à vous faire voir encore et encore la vie avec envie, avec compassion. 

 

Merci Gilbert pour ton enthousiasme, pour ton optimisme, pour tous  ces moments que nous avons partagés et qui nous ont aidés à aller plus loin, à voir plus loin, à espérer la possible victoire des citronniers sur les bulldozer.

  

 

ADESSIAS 

 

Mireille MOUTTE

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 12 Novembre 2011

 

.communion.jpg

SUITE ET FIN PROVISOIRE..

 

Bon, et maintenant que faire, continuer comme si de rien n’était ? Ce serait difficile. Reprendre la vraie vie, celle qui m’attend à quelques centaines de kilomètres, celle trépidante et stressante du travail, du laborieux quotidien,  des relations indispensables, nécessaires et pathologiques… Pour faire quoi ? Plus exactement pourquoi faire ? Il faudra bien envisager le retour vers la civilisation, vers l’agitation viscérale. Malgré mon amour de la solitude je ne compte pas faire ermite ?  Surtout si la solitude recherchée se transforme  en une attente anxieuse. Aucun endroit où se cacher, où reprendre son souffle, où se retirer momentanément du monde.  Si ce n’est des événements impromptus, c’est les méninges qui prennent le relais pour vous compliquer la vie. .Ah la complexité de l’existence, les choix multiples qui s’offrent à nous,  qui ouvrent et  referment aussitôt d’autres portes. Comment mettre un terme à toutes ces tergiversations, tous ces doutes ? Un gourou, un maître à penser, enfin quelqu’un qui prendrait en charge ses interrogations ? Mon esprit un peu trop pratique et critique   s’y refuse : comment accepter une vérité érigée en système alors qu’il y a des milliers de possibilités ? Faire confiance au hasard, compter sur une rencontre pour avoir un but,  j’ai beaucoup pratiqué,  avec des résultats mitigés. Les solutions toutes faites,  les modèles préétablit n’apaisent pas mon inquiétude, ne me sécurise pas, et même plus ne me concerne pas, non par choix arbitraire  mais par une structure psychique inhérente à des circonstances arbitraires, des rencontres  improvistes, des choix accessibles, à la fatalité, à la destinée  et à l’évolution qui en découle. Il reste l’art difficile de se convaincre que tout va pour le mieux.

Alors quoi ? Rien ?  L’incertitude, la précarité seraient-elles une option incontournable de ma vie, mes compagnons de voyage ad vitam æternam ?  Vite, vite retrouver  le concret, la réalité, le réel, le palpable, le vital, quelques notes de jazz. Ne pas se laisser envahir par ces ressentis qui paralysent,  qui annihilent toute volonté d’action. Ces cogitations reviennent de plus en plus souvent, à mesure que l’âge avance, la vacuité de l’existence,  m’apparaît alors dans toute sa splendeur, la vanité du paraître, du faire dérisoire.  Mais il faut continuer à suivre ce corps précaire et récalcitrant,  jouer le jeu, être une bonne personne, une bonne amie, Jusqu’à quand ? 

 

Cela fait maintenant quatre jours que je bivouaque dans cette masure, où je m’installe ou je vais voir ailleurs. Enfin une décision claire et précise s’impose à moi : je lève le camp. Comme dans  la chanson : « C’est tant pis ou bien tant mieux ». Il y a, pour me consoler, toujours une jouissance au départ, l’espoir d’un ailleurs meilleurs, l’appel du voyage,  le plaisir de l’action, le besoin d’agiter son corps. La migration inscrite dans nos gènes.  Rien n’est immuable excepté la mort et encore, le cycle de la vie continue.  Mektoum.

 

Lentement cheminer… Soleil sur la prison

Du ténébreux destin de nos inquiétudes

Quand feras-tu lever le feu des certitudes ?

Cidade de Sao Tomé

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 21 Septembre 2011

 

 

_2002.jpg

SEUIL Suite...

Epuisée, je me suis assoupie, voila bientôt deux heures  que je suis là, sentinelle, à épier, à attendre je ne sais quoi ? Une présence, du bruit, du mouvement, quelque chose qui confirme la présence d’un intrus. Tout à coup je me rends compte que la fumée qui m’avait alertée s’est dissipée. Qu’en penser ? Que faire ?  Tant pis je m’avance, cette attente stérile devient pénible. Je me perds en conjonctures,  le vide, le néant, le silence créent une tension  obsédante. En quelques enjambées je suis à l’orée du bois, je m’avance maintenant à découvert, le silence est pesant, Mon cœur fait un boucan d’enfer, je m’attends à tout moment à voir débouler quelqu’un.  Je contourne la cabane avec précaution, aucun signe de vie. La porte est ouverte, je n’en peux plus de cette angoisse. La cabane est dans un désordre total, tout sans dessus dessous, mais vide, des vandales ?  Une beuverie qui a mal tourné ?  Mais comment expliquer le feu qui s’éteint peu à peu, faute de combustible. Je suis complément perdue,  je n’ai qu’une seule envie, prendre mes jambes à mon cou et m’enfuir, m’éloigner  le plus vite possible. Mais pour aller où ? Je suis loin de tout,  depuis deux jours je marche pour mettre une certaine distance entre les problèmes et moi, et voilà que je les retrouve ici au milieu de nulle part. Je tourne désespérément en rond. Le flou, le vide total,  je n’arrive plus à réfléchir, à trouver une issue.  Le soleil se couche il est trop tard pour prendre une décision définitive et surtout pour faire machine arrière. 

 

M’installer peu que peu dans la cabane ou passer une seconde nuit dehors ?  Les deux hypothèses ne m’enchantent guère.  Dix-huit heures, si quelqu’un  revient ce ne sera pas avant demain matin, je  bivouaquerai donc à l’intérieur, même si cette perspective me rend fébrile. Je fais  rapidement  un feu  qui a le double avantage de dégager un peu de chaleur et de rendre  la pièce un peu plus conviviale. Mais je me rends bien compte que ce faisant je signale ma présence à l’extérieur. La nuit est tombée, je compte sur l’obscurité pour me protéger.  Je fais le tour de mon territoire. La serrure a été fracturée, il s’agit donc bien d’intrus. Après avoir remis en place les chaises, la table,  je monte à l’étage voir ce qui aurait dû être ma chambre, j’ouvre les volets, la pièce ne paraît pas avoir été dérangée et luxe ultime dans ce chaos,  le lit est là indemne, enfin une perspective réjouissante. Après toute ces émotions je n’ai qu’une envie me coucher et oublier ce cauchemar,  mais il n’est pas encore temps. Je continue mon inspection, le bûcher  comme on me l’avait promis est plein, la perspective de bons feux me réconforte un peu. Le tour de la maison se révèle sans autre problème visible. Je remets à demain la recherche d’empreintes importunes dans la neige. Je trouve une bûche  pour bloquer la porte efficacement. Il est temps de rentrer, de manger, de dormir, je n’ai pas trouvé la lampe à pétrole,  j’ai ma torche, et l’éclat du feu de bois pour m’éclairer. Mon repas expédié, je m’allonge enfin, sur un lit étranger qui ne m’inspire pas confiance, dans un duvet légèrement humide de la dernière nuit passée dehors et à l’affût du moindre bruit suspect. La nuit risque d’être longue. Je suis tellement épuisée que j’en oublie presque les péripéties de ces derniers mois.  Basta, à  chaque jour suffit sa peine. 

 

Le grand soleil qui passe à travers les volets me réveille, heureux présage. J’ai dormi, d’un sommeil haché, agité, en alerte, mais je veux envisager cette nouvelle journée avec confiance.  Je prend un grand bol de café   et mon  énergie rechargée, je prend la décision d’inspecter les alentours à la recherche d’indices, de traces, qui m’éclaireront peut être sur les derniers événements qui se sont passés ici. L’inquiétude d’hier soir s’amenuise peu à peu. Je pourrais très bien apprécier mon séjour ici,  si rien ni personne ne m’en empêche. Un dernier réflexe de méfiance, j’efface toute trace de ma présence et planque mon sac dans les fourrés, pas question de me faire surprendre. Je retrouve la neige avec plaisir et si le temps se confirme, une belle journée de balade en perspective n’est pas pour me déplaire, surtout allégée de tout mon chargement. Il me faut penser à prendre quelques repères et à laisser quelques indices pour retrouver plus facilement mon chemin. L’enthousiasme  ne doit pas me faire oublier  la prudence. J’avance rapidement, sans rien trouver de probant. Je finis par penser qu’il ne s’est rien passer de grave, et que  seule ma paranoïa est  responsable de mon angoisse. Le ruisseau  que j’enjambe gargouille agréablement, et à part la neige qui crisse sous mes pas, aucun autre bruit, aucune trace intempestive ne vient troubler ce tableau idyllique. Une seule  ombre au programme : Les « autres » peuvent bien sûr revenir à tout moment, Mon installation sera donc précaire et éphémère, je ne pourrai m’éterniser ici comme prévu, dommage, le coin malgré tout me plait bien. J’ai la faculté bienheureuse de passer très rapidement du désespoir à l’exaltation, il paraît que cela caractérise les personnes cyclothymiques, je n’en ai cure. Dans nos sociétés où tout doit être régenté, classifié, mis en équation, expliqué où tout à une définition même la vie. Ma formule  pourrait être  «Il faut faire avec ».

 

Je commence  à trouver étrange de ne trouver aucune trace, ils ne se sont pas  envolés ? Finalement un indice même tenu de leur passage me rassurerait presque. L’après midi touche à sa fin il est temps de rentrer, la nuit tombe vite. Je reviens à la cabane bredouille, perplexe, je cogite de nouveau, j imagine mille et un scénarios. Voilà mon séjour de nouveau gâché par des perspectives troubles. La cabane est toujours là ! Et oui on ne sait jamais. Tout est resté en place durant mon absence. Après avoir récupéré mes affaires je m’apprête à passer ma deuxième nuit dans un contexte peu engageant.

 

Troisième jour, je reprends ma quête. Le paysage est maintenant familier. Le plaisir de la découverte  vient peu à peu atténuer mon inquiétude, ma fébrilité. La neige, le soleil, les sapins  toute une harmonie de sérénité, de plénitude, de communion avec la nature. J’adore me promener ainsi, la tête vide ou plutôt pleine de toute cette vie qui me traverse, me remplit. Sans explication, sans réflexion philosophique alambiquée.  Je suis à l’unisson avec la nature.  Soudain un amas de neige en désordre  attire mon attention, Et met un terme à  ma béatitude.  Je m’approche,  en effet, la neige  ici a été piétinée.  Mon cœur bat la chamade. Enfin une preuve tangible qui étaye mes sempiternelles élucubrations. Je remarque bien une marque ou deux de pieds qui vont vers le nord, le reste est brouillé.  Je les suis quelques temps,  elles continuent dans la même direction. Jusqu’où ?  Jusqu’à  la route ?    Je  ne peux pas continuer  et même si l’envie de mettre un point final à cette incertitude me taraude, je suis obligée de faire demi-tour.  En me retournant je m’aperçois que mes propres traces sont elles aussi bien visibles. Le temps n’est pas à la neige, il ne faut pas compter dessus pour les effacer. Sur le retour, moins décontracté que l’aller, je suis très facilement les traces qui me conduisent immanquablement vers la cabane en faisant un grand détour pour finir dans un amoncellement de troncs, Mon problème est toujours là, je ne suis pas tellement plus avancée. Mis à part la certitude que des personnes sont passées par là. J’avais étrangement besoin de cette confirmation même si elle me paraît évidente. 

 

A SUIVRE...

 

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 20 Mai 2011

 

IMG 1852

 

 

Depuis bientôt deux heures je marche dans cette bouillasse, de la neige jusqu’aux mollets. Le premier moment d’émerveillement a fait place au découragement.  Flûte, flûte, toujours pas de cabane en vue ?  Il faut absolument que je trouve un abri avant la nuit. Le paysage est magnifique, mais j’avoue que je m’en fous, je suis épuisée et le je ne sais pas dans quel état je vais trouver mon prochain lieu de villégiature, je me méfie des racontars des uns et des autres, des parties de chasse, des rendez-vous galants, des beuveries... J’espère que je ne me suis pas trompée à l’embranchement de la route, je ne compte pas revenir en arrière....  Chargée comme un baudet  je souffre, je souffle, je m’énerve ce qui n’arrange rien. Voilà le ruisseau, première bonne pioche, le plan semble fiable, je ne devrais plus être loin. Je dérange une neige immaculée, un paysage tranquille, sans bruit, sans vie apparente si ce n’est les empreintes  minuscules d’oiseaux semées de ci de là. J’ai la tête qui tourne à vide, incapable de profiter de cette liberté tant rêvée. La dure réalité me rattrape, il faut trouver à manger, à dormir, à se déplacer ce n’est pas aussi simple qu’il paraissait. Mon rêve est rattrapé par la réalité. Je déconne, tout vaux mieux que le statut quo, l’incertitude, l’immobilisme, l’enfermement. La montée dans les rochers semblait plus facile, moins de neige, mais plus de dénivelé et  l’escalade n’a jamais été mon fort à cause du vertige. Au dessus de moi, comme pour me narguer, un temps magnifique, peu de nuage, un ciel bleu marine avec la neige blanche et les sapins verts, une véritable pub pour skieur de fond, mais ce n’est pas mon cas.  Derrière la colline, au bout de la forêt, après les rochers,  c’est le leitmotiv de la montagne. Toujours aller plus loin, plus haut,  pour voir ce qui se cache derrière l’horizon immédiat, l’espoir toujours renouvelé d’un ailleurs obligatoirement meilleur parce que caché. Aujourd’hui l’adret confirme l’ubac.... De la neige, encore de la neige, des arbres, quelques rochers et moi comme un intrus, comme une épine dans la chair, rien de naturel dans ma présence. Je bouleverse un ordre   immatériel, insaisissable  où je n’ai pas ma place.  J’ai l’impression de violer un espace de vie privée. En ma présence tout se fige, tout se glace, dans l’attente de mon passage. Le minéral, le végétal, ces compagnons de route ne m’accompagnent pas, mais me surveillent, freinent mon avancée, bouchent l’horizon, inventent mille obstacles pour m’empêcher de progresser. Ca y est le soleil est passé derrière les sapins, la température baisse sensiblement, mais je suis loin d’avoir froid, grâce à l’effort soutenu de ma marche forcée. Je transpire, je sue, je suis en nage. Jusqu’à quand ?

 

 

Toujours pas de cabane, il est grand temps de trouver un abri pour la nuit, mais où dans ce désert blanc. Il faut me rendre à la dure réalité et me préparer à passer la nuit dehors, perspective très peu séduisante après cette marche épuisante. Enfin un lieu me semble propice entre deux rochers, qui me feront un semblant de protection. Mais faute de mieux...Avec quelques branches de sapins pour m’isoler du froid et un bon feu,il faudra bien faire avec. Première nécessité ramasser du bois sec pour entretenir le feu toute la nuit si possible. J’aimais tellement faire des cabanes dans ma jeunesse, cela ne devrait pas poser de grosses difficultés. Enlever le plus possible de neige, étaler des aiguilles de sapin pour me faire un matelas moelleux, trois grosses branches coincées entre les deux rochers comme toit et quelques branches supplémentaires par dessus comme protection illusoire. Il était  grand temps, la pleine lune est là, et même si elle éclaire tel un phare, je ne suis pas mécontente d’avoir fini mon installation. Le feu prend très vite sur un lit de petit bois. Je vais pouvoir faire chauffer ma première pitance, une boite de cassoulet qui me tiendra bien l’estomac que j’ai dans les talons. J’avoue avoir  quelque anxiété à m’abandonner au sommeil au milieu de l’inconnu, au centre de nulle part. Mais je suis tellement épuisée que ces quelques angoisses ne devraient pas m’empêcher bien longtemps de dormir. Les premières étoiles me réconfortent, m’apaisent. Je reconnais leur configuration, la grande ourse, la balance . Je ne suis plus en pays complètement étranger. Le froid très vil du petite matin me réveille, tout est glacé autour de moi. Mon feu est éteint bien sûr, je ne l’ai pas entretenu assez longtemps, il ne reste que quelque braises coincées sous une grosse bûche à peine entamée que je fais difficilement repartir. Pour me chauffer, une tasse de thé, luxe suprême en ces temps difficiles. Le ciel s’est couvert, un brouillard diffus s’accroche au sommet des arbres. Il faut rapidement me mettre en marche, pour ne pas être changée en statut de  glace. Le brouillard m’inquiète, déjà le parcours n’était pas facile, la recherche du moindre indice dans ce brouillard ne vas pas améliorer les choses, il  ne manquerait plus qu’il neige pour clôturer le tout en beauté.

 

Courage, les jambes semblent bien vouloir se remettre en route. Mon bardas sur le dos,  je lance un dernier regard de reconnaissance à cet abri improvisé et je repars vers le nord, avec l’espoir de trouver rapidement mon prochain refuge. J’ai l’ardeur des pionniers, la ténacité des trappeurs, le moral au beau fixe, l’imagination florissante. Tout va bien. Je vais m’en sortir, ce n’est qu’une difficulté passagère. Selon les conseils éclairés des amis, il faut faire le dos rond et attendre que cela passe. D’ailleurs c’est exactement  ce que je vais faire ces prochaines semaines. Une sorte de retraite, une parenthèse bucolique, une confrontation avec la nature, la solitude, le silence, le vide.  Un programme digne d’un moine trappiste, sans la foi qui paraît-il peu soulever des montagnes. Ce qui serait bien utile aujourd’hui ! 

 

Je suis quelque peu engourdie, la reprise est plus difficile que prévue, heureusement la neige gelée en surface rend la marche moins pénible. Encore une montée, encore une descente, le froid est vif, tout est figé. Je rêve d’un feu de cheminée, d’un bon vieux fauteuil moelleux, d’un grog fumant, d’un roman haletant... Il faut que je me reprenne il n’est pas temps de rêvé. Un pied devant l’autre, un mètre après l’autre, avancer, encore et encore, sans trop gamberger, sans trop réfléchir. La tête uniquement préoccupée à faire fonctionner efficacement la machine. Enfin il me semble entrevoir entre les arbres un semblant de cabane. Eperdue, heureuse, j’accélère le pas vers cet eldorado tant espéré. Soudain, je m’arrête net, mon coeur s’emballe, s’accélère, une fumée sort de la cheminée. Après la surprise, l’étonnement, la déconvenue, la perplexité : personne ne devait être là. Le cerveau tourne à toute allure, que faire ?  M’avancer ? Aller  voir ? surprendre l’intrus ? Demander des explications ? Après moult tergiversations je décide prosaïquement d’attendre, de surveiller, ami ou ennemi ? Cette dernière péripétie me coupe les jambes, la fatigue de ces derniers jours m’envahie, une chape de plomb me tombe sur les épaules. Si je dois attendre, j’espère que ce sera bref, je ne me vois pas immobilisée pendant des heures sous ce froid intense.

A suivre....

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 5 Janvier 2011

Saignon_1730.JPG

 

Voilà j’arrive au tout début de la fin et ce n’est pas triste, une vie c’est quoi ? Un souffle, un instant fugace, une énergie fulgurante, un hasard bringuebalant, tout et rien. J’ai de plus en plus conscience de faire tout simplement parti du tout, au même titre que l’animal, le végétal, la terre, l’eau, ni plus ni moins. Je suis une particule, une hormone, un chromosome, une cellule,  une vie concentrée parmi d’autres. Je participe au grand chambardement général, à l’évolution des espèces, à leur extinction si elles ne savent pas s’adapter. Tout est en place,  l’Homme peut intervenir, se prendre pour le grand Manitou, à la fin c’est toujours le vide qui l’emporte. C’est toujours la même interrogation, sans réponse. C’est toujours le grand trou noir du retour à l’origine. Alors pourquoi tout cela ?  Pour le fun, pour faire avancer la machine, pour l’étonnement, pour la découverte, pour le plaisir, pour l’amour, pour le rire et le dérisoire, pour créer tout simplement. Imaginez un instant le monde sans rien, nobody, pas de bruit, pas de fureur, pas de cris, pas de joie, pas d’étincelle, Inimaginable, insensé, atroce. Tout est bien, pas d’angoisse nous sommes là, nous remplissons le vide, nous occupons l’espace, nous agitons en tout sens notre petit flambeau de vie.  Nous pouvons croire un instant être le centre de l’univers.  Nous ne sommes rien, soyons tout.

 

J’aime cette pagaille organisée, cette aventure improbable, cette course sans limite, cet amoncellement hétéroclite, ce foisonnement sans fin,  ce bouillonnement incessant, cet enthousiasme foisonnant, ces difficultés sans nom, ces petits bonheurs insignifiants, ces éclats de rire, cette communion  émerveillée avec la nature, cet espoir insensé  et surtout, surtout,  ce petit pincement du coeur qui nous fait chavirer, quand l’Homme enfin se dépasse, qu’il est compatissant, bienveillant, qu’il rejoint, sans peur, la communauté humaine. Je veux croire, encore et encore à la victoire des citronniers contre les bulldozers. 

 

Adessias


Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 28 Novembre 2010

 

 

 

 

 

lev-e.jpgEn ce temps là le plateau des claparèdes dans les monts du Luberon était encore sauvage tout au moins pour nous qui venions de la grande ville Avignon. C'était le pays des grandes vacances, de la liberté !  Dans un petit cabanon plus que  rustique  ombragé d'un grand tilleul nous passions là deux mois de vacances, sans eau, sans électricité, sans rien de ce qui nous paraît aujourd'hui indispensable, mais entourés  de la garrigue, des lavandes, des moutons, des chèvres, des pierres, beaucoup de pierres. Quelques fermes dans les alentours où nous allions nous approvisionner en lait, fromages et légumes et le Près des Blancs la ferme des cousins, éleveur de brebis. Avec comme divertissement, deux ou trois livres de la bibliothèque Rose,  la Semaine de Suzette et la balançoire accrochée sous le tilleul. Un pays de rêve où l'imagination était reine.

 

C’était comme toujours, un matin d’été calme et ensoleillé, seul le bruit du moulin à café actionné avec vigueur par  ma grand-mère rythmait  le bruit discret de la vie quotidienne pour ne pas réveiller les petites, l’odeur des grains broyés, l’eau qui chante dans la casserole, le café qui goutte doucement, le soleil qui traverse la chambre par les interstices de la fenêtre fermée, le bruissement léger de la brise dans les branches et moi  blottie au fond de  mon lit, recueillie, à l’affût de tous ces murmures que je connais par coeur.   Puis enfin,  en point d’orgue, la musique au loin des sonnailles du troupeau de béligues qui se rapproche.  Germaine, la bergère qui appelle ses brebis : bee, bee, la sollicitation des chiens : toucoulou... toucoulou, les brebis qui bêlent, les chiens qui jappent, les chèvres perchées sur les clapas qui font tinter les pierres, le piétinement des bêtes qui fait lever la poussière jaune du champ moissonné avant notre arrivée. Une chaleur, une vibration, un chant crescendo, des hommes, des bêtes, de la terre, liés en une symphonie de plénitude. J'ai eu là, malgré mon jeune âge, la perception d'être au centre de tout,  dans la sécurité des êtres chers, qui veillent sur vous, dans l'insouciance complète du lendemain, dans le frisson de quelques  minutes de parfaite harmonie, qui encore aujourd’hui plus de 50 ans après me font verser des larmes de reconnaissance. Le pouvoir magique de l’enfance : transformer des instants fugaces en bulle d’éternité.

Mireille MOUTTE

 

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 25 Juin 2010

 

Saignon_1254.JPG

 

Chahut

Le nez collé contre la vitre, la tête dans le vague, je fixe les nuages  qui montent de la vallée, recouvrent les falaises, envahissent le ciel. A midi il fait presque nuit. La pluie furieuse frappe les carreaux, attaque vengeresse tout ce  qu’elle trouve. Le tonnerre, les éclairs, le vent tout est en place pour le grand déferlement.  Il y a une plénitude, une force  irrésistible, une prodigalité  dans ce débordement. La nature s’impose. L’homme n’est  plus qu’un sujet, impuissant, asservi par  les éléments déchaînés.  J’aime être ballottée ainsi par cette impétueuse furie. J’aime cette inquiétude, cette mise en danger, cet émoi qu’elle suscite. J’aime cette mise en évidence de ma fragilité, le crépitement du  feu à mes côtés,  l’odeur du café qui goutte, le vent qui chuinte dans la cheminée, à l’abri de ces bruits quotidiens,  je  la défie de m’atteindre. 

Que vais-je faire cet après-midi ? Un livre ? Du tricot ?  La télé ?  Il ne faut pas y penser avec l’orage.  Des mots croisés ? De la  confiture ? Rien ? Oui c’est ça, je ne vais rien faire, le luxe absolu.  La sieste, je vais faire une sieste « pantagruélique » et surtout que l’on ne me dérange pas. Je veux entendre la pluie, l’orage sans partage, allongée sur le canapé, au chaud sous le duvet,  les yeux mi-clos. Je me mets peu à peu en condition optimum de bien être, de plénitude.  De la méditation ? Que nenni. Du vide. Soudain je me redresse une douleur fulgurante m’enserre la cuisse,  le retiens ma respiration, j’attends la fin. Je connais cette alerte,  je fais les gestes habituels, la douleur reste, amoindrie, mais présente. Je ne peux pas me lever, je bouge le moins possible, j’essaye de disparaître de me faire oublier, mais rien n’y fait. Par vagues les contractions m’assaillent.  La solitude soudain devient pesante. Il faut attendre, c’est tout, en espérant que la nuit qui tombe apporte un soulagement. Enfin, c’est fini, elle est aussi brutalement arrivée qu’aussi miraculeusement  partie,  elle reviendra.  L’orage aussi s’est dilué, les crapauds, les reinettes reprennent leurs  chants d’amour. Tout rentre dans l’ordre….  Je vais me coucher, épuisée  de vie en latence.  Mais là ce sont les rêves qui m’accueillent, pas toujours bienveillants. J’allume,  je prends le livre sur ma table de chevet et me plonge avec délice dans les aléas de quidam inconnu aux prises avec des difficultés sans nom, des tueurs, des enlèvements, des frayeurs, des courses effrénées, des aventures virtuelles qui me font oublier pour un instants la vie comme elle va.

Mireille


 

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 3 Mai 2010

Bon voila, tout recommence, c’est parti pour un tour, je suis sur le chemin du retour, ou de l’aller je ne sais plus. Je vais, je viens, je va, peu importe, je suis là, je respire, je hume, j’exulte,  je transpire. Je participe du mieux que je peux à l’ensemble. Un corps, de l’espace et j’avance. Je donne mon petit grain de sel à la terre qui n’en a cure,.. Je suis intégrée au grand ensemble. J’y suis,  j’y étais. Il me faut prendre une décision à droite ou à gauche ?  Va pour la gauche.  C’est beau un chemin qui chemine,  un petit sentier en calade  qui escalade entre les pins, les chênes verts et les genêts. Là un champ de cerisiers abandonnés, là une ruine envahie de lierres, d’herbes folles, là une vigne « qui court dans la forêt », puis c’est la traversée du ruisseau par le petit pont en fer et la grimpette  pour atteindre la roche percée « Les Druides ». Un vieux village troglodyte  avec ses poules, ses cochons, son cheval,  ses odeurs, ses bruits,   la grand-mère sur le pas de porte  autour du chaudron, le père sur son lopin de terre avec le cheval,  les enfants accrochés à la mère, une vieille tante aveugle qui file la laine …toute une vie dure à la tâche, rêche avec la seule satisfaction des besoins basiques tout juste assurés. J’abandonne la rêverie, je continue la montée vers les crêtes, un mur de pierres sèches  appareillé avec soin m’accompagne, mes ancêtres sont là tout proches. J’ halète, une bouffée d’air, un coup d’eau, un brin d’herbe, une pose pour admirer le panorama, les bleus, les verts, le blanc, le gris, le noir,  le rouge des toits, l’odeur de la terre, des pierres moussues, le bruissement des aiguilles de pins, le chant du vent, des oiseaux, des furtifs. Le travail de l’homme, le travail de la nature,  en compétition ou en harmonie ? Ici à coup sûr la nature l’emporte sur l’homme, la terre est dure,  tout en restanques,  tout en pierres, peu d’eau, peu propice à la culture intensive. L’abandon peu à peu de ces terres était inévitable. J’arrive sur le plateau par le pré des Masques, je traverse la route des Claparèdes et file en pente douce vers Buoux, sa fontaine, sa torpeur, son attente d’une vie qui ne reviendra pas. Un peu plus bas, direction la corniche ensoleillée qui domine le fort, les Seguins, les falaises brutes et lumineuses d’escalades, une vision  sauvage, chaotique, préhistorique, où sont cachés les ptérodactyles ? Les diplodocus ? Un petit bout de terre lointaine, un pays perdu, oublié. Un espace temps en jachère.  La tête au soleil, j’entame l’ultime tournée, toujours la même plénitude, toujours le même calme, toujours la même sérénité, toujours le même plaisir d’une découverte toujours recommencée.

ADESSIAS

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0

Publié le 12 Avril 2010

Il est trois heures du matin je suis réveillée, histoire de lune, de lit, de changement d’atmosphère, de fatigue, de rêve éveillé, de cauchemar déplaisant, de n’importe quoi. La tête sur un moelleux oreiller, en plénitude, au chaud,  les couvertures remontées jusqu’aux yeux, j’apprécie encore pour quelques instants cet intime délicieux. Je sais que  tout de monde m’attend dehors, mais je préfère ma torpeur. Tout est encore possible, pourquoi tout gâché en le confrontant  trop tôt à la réalité. Je suis à la fois une exploratrice, une campagnarde du siècle dernier, un ermite sur une île déserte, un marin sur une mer déchaînée, bref je suis autre.  Ca change, c’est  agréable,  captivant.  Je peux parcourir des distances considérables, habiter des pays lointains, rencontrer des peuplades étranges, découvrir des paysages fantastiques, ressentir des émotions intenses, le reste attendra… Il sera toujours temps de découvrir les promesses de l’aube. Je déjeune rapide en écoutant France inter, les malheurs du monde m’assaillent déjà. Mais il fait beau, le printemps est presque là  après les neiges de  cet hiver, c’est toujours bon à prendre. Je quitte mon nid douillet pour défier les éléments, mon vélo sur l’épaule, je grimpe l’escalier,  il fait encore frisquet, j’ajuste le col de mon pull pour affronter le frisson délicieux de la descente. De loin l’usine  signale déjà sa présence par sa haute cheminée,  un petit pincement au cœur, je continuerais bien la balade par le chemin des écoliers,  mais je serais raisonnable : le portail, le garage à vélo, la blouse règlementaire et me voila transformée en ouvrière, en main d’œuvre, en agent d’exploitation, en maillon d’industrie. Autour d’un dernier café,  on discute de la vie, des problèmes, des joies, du petit dernier qui a fait sa première dent, du benjamin en crise d’adolescence, des prochaines vacances, puis cela se gâte ; les nuages s’accumulent, il vaut mieux rentrer, l’horodateur n’attend pas. C’est fini nous ne sommes plus maître de nos vies, nous dépendons étroitement de l’horloge, de la technique, des uns des autres, d’un bout à l’autre de la chaîne,  les commandes s’amoncèlent, le service expédition est sur les dents, la facturation dans ses bureaux de verre s’échauffe et pourtant la fermeture  possible de l’usine est murmurée par tous, le chômage nous attend,  la vacuité nous guette.  Vivement ce soir, vivement le week-end, vivement les vacances, vivement autre chose. La remontée après la journée de travail est plus fastidieuse, comme une expiation après un incident contre-nature, jusqu’à quand  pourrais-je tenir la cadence ? Je m’arrête à l’épicerie,  prendre de quoi me faire une soupe,  du pain, du fromage, un paquet de cigarettes,  je m’assieds pour reprendre mon souffle sur le parapet qui borde la route. Capone, le chien de la voisine vient me faire ses civilités. Je salue  deux ou trois quidams, qui rentrent comme moi de leur quotidien habituel. Le temps, les fleurs, les températures, le printemps, sujets  banaux, anodins, consensuels,  liens fragiles d’une communauté chimérique.  Enfin seule, je peux contempler le panorama presque immuable de la vallée, le soleil rouge qui rattrape la terre et la lune qui prend sa relève, je voudrais me décalquer dans ce spectacle…  Soudain tout proche, du ramdam, tours de clés, cris, invectives, piétinements,  en alerte, en suspend, à l’affût, j’écoute, j’attends. Le cours des événements risque d’être quelque peu modifié. De l’impromptu, enfin, dans un emploi du temps insignifiant. Transmission différée. Je reprendrais le cours de ma vie plus tard.  Demain arrivera toujours assez tôt.

ADESSIAS  Mireille

Voir les commentaires

Rédigé par ab irato

Repost0